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samedi 10 décembre 2011

Raconte-moi Dieu




C’était une faveur que le grand-père avait faite à son petit-fils pour souligner le jour où ce dernier atteindrait sa majorité. Ce jour-là, lui avait promis le vieil homme, il l’emmènerait passer la journée avec lui dans son « antre », comme il se plaisait à désigner le chalet qu’il possédait en montagne, dans un lieu isolé. Une simple maison de bois rond, construite sur le modèle des abris de berger des pays européens de montagne. Elle était si éloignée de toute civilisation, que seul un chemin défoncé à l’usage des gardes-forestiers en permettait l’accès, en véhicule tout-terrain. Et encore, car les dernières centaines de mètres du parcours étaient si escarpées qu’il était impossible de les parcourir autrement qu’à pied, avec bâton de pèlerin en main et sac de provisions au dos.
Cette rencontre en tête à tête entre le grand-père et le petit-fils, le garçon l’avait  souhaitée depuis longtemps, car un lien mystérieux unissait les deux hommes. Le petit-fils, suite à des discussions avec son aïeul sur des sujets relatifs à l’existence qui avaient eu pour effet de susciter toujours plus de questionnement en lui, en était venu à voir dans son grand-père une espèce d’initié susceptible de l’éclairer sur des questions pour lesquelles il peinait à obtenir des réponses satisfaisantes.
Ce chalet de montagne, à l’exemple des refuges de berger européens, se composait d’une grande pièce carrée basse de plafond, entièrement boisée, à laquelle on accédait par une antique porte de chêne aux gonds grinçants. De chaque côté de l’entrée, deux étroites ouvertures munies de double-fenêtres à guichet mobile permettaient de laisser pénétrer la lumière du jour et d’aérer la place. Le mobilier principal de la cabane se composait d’une table rustique et de quatre tabourets à trois pieds installés au centre de la pièce, face à une cheminée en pierre dont l’âtre était remplie de cendres et de morceaux de charbon de bois résultant d’une combustion incomplète. S’joutaient à cela deux vieilles berceuses d’une autre époque, ainsi que deux lits de camp dressés contre la paroi arrière du chalet.
Des commodités usuelle de la vie moderne, rien de tout cela n’existait dans ce chalet de montagne : éclairage au fanal, lieux d’aisance à l’extérieur et pas d’eau courante. L’approvisionnement en eau reposait sur un petit ruisseau qui coulait en contrebas, à une centaine de mètres de la cabane. Et tout ce qui nécessitait cuisson se faisait à partir d’un petit réchaud au gaz portatif.
Dans l’heure qui suivait, le grand-père et son petit-fils, chacun calé dans sa berceuse respective, sirotaient confortablement un bon café fumant en face du foyer dans lequel brûlait un mélange de branches résineuses de mélèze et de bûches de merisier. Comme il y avait un moment déjà que les deux hommes devisaient gaiement des beautés de ce lieu isolé, et du plaisir qu’il y avait à se retrouver ainsi dans la chaleur douillette de cet ermitage de montagne, alors qu’un souffle froid montait des vallées d’alentour avec l’approche de l’hiver, d’un commun accord les deux hommes décrétaient qu’il était maintenant temps de passer aux choses sérieuses, d’aborder le but de leur rencontre.
-- Je sens, depuis notre départ de la maison, que quelque chose te chicote, dit le vieil homme à son petit-fils. Comme si t’avais quelque chose à me demander, mais que tu ne saurais trop comment t’y prendre…
-- T’as raison, grand-p’pa, et ça fait depuis le milieu de l’été que ça me trotte dans tête. Depuis que je t’ai dit, comme ça, à la blague, « dessine-moi Dieu », et qu’à ma grande surprise, t’en as relevé le défi… Tu sais quoi, j’aurais le goût de t’en lancer un autre… Aussi bizarre que le premier…
-- Vas-y… Si je peux te répondre, c’est O.K., on discute franchement. Si j’ai pas de réponses à tes questions, on passe à autre chose, c’est tout… Je suis bien loin d’avoir réponse à tout, et qu Dieu me garde d’en venir à avoir pareille prétention !
-- O.K., alors je me risque… Après m’avoir dessiné Dieu, si je te disais maintenant,  raconte-Le moi, qu’est-ce que tu répondrais à cela ?
-- Moi qui croyais passer une p’tite journée tranquille avec toi en venant ici, ça bien l’air que ce sera pas le cas, répliqua le vieil homme à la blague. T’as décidé de me faire travailler les méninges, on dirait bien..! Tu veux que je te parle d’un pur Esprit qui est infiniment parfait, infiniment juste, infiniment miséricordieux, qui est sensé être partout, voir tout, connaître tout, jusqu’à nos pensées les plus secrètes, et qui est encore capable de faire toutes choses, tout en n’ayant jamais eu de commencement et en ayant toujours été de toute éternité..! On commence par quoi là-d’dans ?
-- J’ai déjà des questions plein la tête… Comment un pareil Esprit, aussi infiniment grand de perfection- tu sembles croire qu’il a créé l’Univers par un seul acte de sa volonté toute-puissante, ce qui n’est pas rien-, peut-il encore se préoccuper de nous, insignifiants comme on doit lui paraître à ses yeux à se débattre avec nos p’tits problèmes terre à terre..? On le sait pas, mais il y a peut-être plein de mondes habitables comme le nôtre dans l’Univers, avec tous leurs problèmes et tous leurs questionnements, eux aussi, à savoir s’il y a un Dieu ou non, et si oui, s’Il est à leur écoute ?
-- C’est certain. Même l’Église a reconnu dernièrement qu’il y avait une possibilité de vie extra-terrestre ailleurs, et que les habitants de ces autres planètes étaient peut-être beaucoup plus avancés que nous, du fait qu’ils auraient pu se garder en Dieu depuis leur création…
-- C’est pas là où je veux en venir, grand-p’pa… Supposons que tu serais capable de comprendre le langage des fourmis, et que tu les verrais, par exemple, te maudire, parce qu’elles trouveraient, disons, que tu te préoccupes pas assez d’elles, ou quelque chose du genre, qu’est-ce que ça pourrait bien te faire..? En quoi ça pourrait te toucher ?
-- Je pense deviner où tu veux en venir, mon garçon, et je t’arrête tout de suite, parce que ton exemple est boiteux, malheureusement… D’abord, pour que ces fourmis s’en prennent à moi, ou me tiennent responsable de leurs malheurs, faudrait qu’elles aient conscience de leur existence en tant que telle… Comme l’a si bien écrit Sartre, « toute conscience est conscience de quelque chose »… Puis qu’elles voient en moi l’auteur de leurs jours… Aucune créature vivante sur cette Terre ne possède pareille conscience d’être capable de réfléchir sur elle-même, et même de modifier son environnement, tel que l’homme en a la faculté… La différence entre l’homme et l’Univers, c’est que l’homme a conscience de l’existence de l’Univers, alors que l’Univers n’a aucune conscience de sa propre existence… Cette prise de conscience va plus loin pour l’homme : Dieu fait sentir à son âme qu’il est son unique bien, comme l’a si bien écrit Pascal.
-- On s’entend-tu, grand-p’pa, s’il faut accorder foi à pareille affirmation, qu’il y a un paquet de monde sur la terre qui ne sait rien de ça! rétorqua le petit-fils avec une moue de scepticisme prononcée. Moi, le premier..! Si tu veux mon avis, c’est de la métaphysique, tout ça !  
--  C’est bien le mot qui convient, jeune homme. On échange nos points de vue sur la connaissance de l’Être absolu qui a prévalu à la création de l’Univers, et on réfléchit sur les fondements de l’activité humaine à travers tout cela… Il y a pas plus métaphysique, comme discours..! Pour moi, cette quête de connaissance touche au divin… « Tu sauras, tu seras comme Dieu »..! C’est dans la Bible… « Cherchez Dieu et tout le reste vous sera donné par surcroît ». Ça, c’est de Jésus.
-- Chercher un être qu’on ne connaît pas, et qui en plus se cache..! Facile à trouver !  
-- Dieu ne se cache pas, c’est nous qui ne le cherchons pas… Sois sans crainte, l’homme qui le cherche finit toujours par Le trouver… « Dieu existe, je L’ai rencontré », a écrit André Frossard de l’Académie française.
-- Ah ! oui, et dit-il à quoi Il ressemble ? ironisa le garçon.
-- Dieu est personnel à chacun de nous. Chaque rencontre est donc de ce fait unique… Mais, crois-moi, je te le répète, celui qui cherche Dieu finit toujours par Le rencontrer… Sauf que l’homme qui vit cette expérience est tout à fait incapable de la verbaliser par après, de la traduire en mots… C’est quelque chose de transcendant, d’une nature radicalement supérieure. Comme à la fois intérieure et extérieure à ta conscience…
--T’as déjà vécu cette expérience, grand-p’pa ? À t’écouter parler, on dirait que  oui...
-- Peut-être, une fois… Une fraction de seconde insaisissable, vécue comme hors du temps… Tu voudrais essayer d’en capter l’essence, mais c’est tout à fait impossible… Impossible aussi de décrire l’impression que ça te laisse… Tu sais que tu viens de vivre en un instant très bref quelque chose d’unique, mais t’ignores ce que c’est… Et tu sais que tu n’as pas rêvé…Comme si Dieu te laissait entrevoir son Principe unique, suprême, en une fraction de seconde… Comme s’il t’était donné pendant cet éclair de toucher au mystère de l’éternité lui-même…
-- C’est du chinois tout ça, pour moi…
-- Pourtant ton existence même est principe et effet, et conséquence du grand principe de l’Univers qu’est Dieu…
-- En clair, ça veut dire quoi ?
-- Ton esprit, tu l’as appris très jeune, est partie intégrante de l’Esprit de Dieu, en ce qu’il est immortel, doué d’une intelligence consciente et d’une volonté libre… En principe, t’es capable de juger de toute chose, puis de décider par toi-même de ta conduite… Mais j’ai bien dit, en principe, parce que faut-il encore que ta conscience ait une conscience claire des aboutissants et tenants des gestes que tu poses… Beaucoup de gens pêchent par ignorance, ou ont une conscience faussée, ou un jugement déformé du fait d’une compréhension des choses simpliste, voire même bornée… Néanmoins, c’est cette faculté de porter des jugements de valeur morale sur tes actes qui témoigne qu’il y a une parcelle de Dieu en toi… Tu disposes du libre choix… Une liberté de conduite que seul l’homme possède et qui lui confère une responsabilité effrayante, car ses actes sont soumis à jugement par Dieu… Plus tu cultives en toi une conscience droite, intègre et pure, plus tu possèdes le pouvoir de modifier des choses dans ta vie propre et autour de toi. Tu fais appel alors à la Source même de la vie dont tu es principe… C’est le secret du pouvoir de guérison des grands saints de ce monde, tel le Frère André, par exemple… Le Christ lui-même a fait appel à cette Source toute-puissante, lors de la résurrection de Lazare. Il voyait en elle son Père…« Père, je te rends grâce de ce que tu m’as exaucé ; pour moi, je savais que tu m’exauces toujours, mais c’est à cause de la foule environnante, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé »… Mais si au contraire tu poses des gestes contraires à la loi morale, à la vertu, au bien, cette Source s’obscurcit. Tu ne peux plus en sentir le rayonnement bienfaisant…Tu te retrouves alors seul dans la vie avec tes questionnements, à tourner en rond sur toi-même.
-- C’est bien beau tout ça, grand-p’pa, mais c’est des mots qui ont pas beaucoup de sens pour moi, à l’heure actuelle... Je voudrais chercher Dieu, que je saurais même pas comment faire!
-- Tendre vers Lui, c’est déjà être à sa recherche… Même si tu crois difficilement, que tu as l’impression de chercher à tâtons, ça n’a pas d’importance. L’important, c’est que tu cherches… Tous, nous empruntons des chemins différents pour aller vers Dieu, mais crois-moi ça ne se fait pas sans recherche… « Cherchez et vous trouverez », a dit Jésus… C’est le commencement de la révélation pour l’homme qui aspire à trouver un sens à son existence… Un peu comme une montagne qu’il te faudrait conquérir… Plus tu montes, plus la lumière est vive. Mais rendu au sommet, c’est l’illumination… Celui qui en fait l’expérience est sans mots pour traduire de la lumière extraordinaire que Dieu répand dans son âme… Cette conquête de Dieu, pour ainsi dire, peut cependant être grandement facilitée, si tu te détournes de l’extérieur vers le silence intérieur qui est en toi…Tu ne saurais mieux espérer d’« union conscience » avec Dieu que dans ce silence… et dans la prière. Car il te faut demander l’aide de Dieu pour qu’Il te facilite cette quête de vérité… Ça t’emmènera graduellement à renoncer aux illusions de ton amour-propre… Tu prendras conscience de ton ignorance et de ta faiblesse… C’est alors que tu seras enfin prêt à t’instruire… Et tu découvriras que l’on ne peut rien enseigner aux orgueilleux, et que seuls les humbles d’esprit peuvent percevoir la vérité.
Quelque peu ébranlé par les propos de son grand-père, son petit-fils écarquillait des yeux quelque peu étonnés, avec des mouvements de tête parfois qui en accentuaient encore l’étonnement.
-- Moi qui croyais que Dieu, ça se limitait à croire ou ne pas croire en Lui, point final !
-- Dieu est le Principe d’explication de l’existence du monde… Il me semble que ça vaut la peine de faire l’effort de chercher à connaître à quel point la plus petite des créatures de cette Terre, à travers le génie d’organisation qui lui est propre, témoigne de la toute-puissance de ce Créateur… C’est une forme d’adoration, en fait… Si tu veux, mon garçon, on va faire une pause, le temps de préparer notre repas, puis on reprendra cette conversation un peu plus tard, si t’as le goût d’y revenir… Ça ou autre chose, à ta guise.
--  Ça me va… Des questions, j’en ai plein la tête. C’est les réponses que j’ai pas.
-- En attendant, la chose à retenir, c’est qu’il ne faut jamais affirmer qu’il n’y a pas de Dieu, si on n’a pas fait au moins un minimum d’effort pour le chercher. Car alors, ce serait comme s’enfermer dans une maison où tous les volets sont clos, puis de décréter avec autorité que le soleil ne brille pas, parce qu’on n’en perçoit pas la lumière!

lundi 5 décembre 2011

Dessine-moi Dieu

   
          



            Assis dans une confortable chaise en rotin à l’ombre d’un grand chêne, avec un cartable à dessin sur les genoux, le vieil homme crayonnait à grands traits, depuis un bon moment déjà, des esquisses du splendide paysage de montagnes qui venait se mirer dans les eaux dormantes du lac en bordure duquel il avait choisi de s’installer à demeure.
            À quelques pas derrière, son petit-fils, qui allait bientôt atteindre sa majorité, avait installé un panier de basket-ball à l’entrée d’une remise de la maison de son grand-père et, inlassablement, il s’amusait à perfectionner la dextérité de son lancé dans ce panier. Au bout d’un moment, comme la chaleur se faisait de plus en plus accablante en ce milieu d’été, le garçon s’arrêtait un instant afin d’aller se désaltérer à l’intérieur de la maison. Au retour, un grand verre de limonade dans la main gauche et son ballon de basket niché sous le bras droit, il faisait quelques pas en direction de son grand-père, histoire de voir de quoi il en retournait avec ses croquis et dessins.
            -- Tu dessines quoi, grand-p’pa ? 
            -- Les beautés de la création de Dieu.
            -- Ah ! oui ? Parce que tu crois vraiment que la création est son œuvre ?
            - Quelle question, tu en doutes ? rétorqua le vieil homme, les sourcils contractés en un pli d’étonnement.
            -- Bof, je crois au cosmos… à l’Univers… Je pense que c’est à travers l’Univers que notre monde s’est organisé…Enfin, p’tit à p’tit, je veux dire…
            -- Sans Dieu ? Sans son intervention?
-- Oui… ça s’est fait sans Dieu, je crois… Hubert Reeves l’a écrit, ce sont les lois de la physique qui gouvernent le comportement de la matière… À l’école, notre prof nous a dit à peu près la même chose, les lois de la physique avaient les propriétés qu’il fallait pour créer des systèmes de plus en plus complexes dans l’Univers. Jusqu’à produire, à la fin, l’intelligence et la conscience… Dieu, c’est quoi en fin de compte..? Par exemple, si je te disais, grand-p’pa, dessine-moi Dieu, tu dirais sûrement que j’en ai fumé du fort… Dieu, je pense que c’est une notion abstraite, une invention de l’homme.
-- Ah ! oui..? Donc tu penses que je ne pourrais pas te dessiner Dieu..? Donne-moi cinq minutes, et je vais t’en faire un assez bon portrait… En attendant, sirote ta limonade tranquillement, et moi, de mon côté, pendant que je dessine, je vais te parler à mon tour de ce que je sais de l’Univers. Ce qu’il était, par exemple, avant sa création, avant le Big Bang… T’es pas tout seul à connaître Hubert Reeves… Moi aussi, j’ai lu plein de choses sur ce qu’il a écrit…
-- O.K, c’est cool, go, grand-p’pa…
-- Surtout, tu triches pas, tu t’étires pas le cou pour essayer de savoir ce que je dessine, avant que j’aie terminé.
 -- Non, non, je tricherai pas, c’est promis, répondit le garçon avec un sourire amusé.
 -- Hubert Reeves dit, qu’avant l’événement de la création de l’Univers, il y a de cela quinze milliards d’années, le cosmos offrait l’image d’un monde entièrement désorganisé. Il n’y avait ni galaxies, ni étoiles, ni planètes, pas même de molécules, d’atomes, de protons et de neutrons… C’était une sorte de purée infinie de particules élémentaires, constituée pour l’essentiel de quarks, d’électrons et de photons. Et toute cette soupe était à une chaleur torride… Puis, tout à coup, arriva un événement cataclysmique qui allait changer tout cela : Big Bang, et la lumière fut..! Avant, le cosmos était plongé dans le noir total. Avant, dans la fraction de seconde précédant le « grand boom », il y avait un genre de pseudo particule de taille zéro, sans existence physique, mais contenant l’« information » qui allait créer notre Univers… Après, à l’instant zéro du Big Bang, dans une explosion cataclysmale sans précédent, jaillissait brusquement bébé Univers de cet « atome primitif » hyper condensé qui est à l’origine de la théorie cosmologique… Des premiers instants de vie de l’ensemble de toute cette matière projetée dans l’espace-temps, des milliards d’années plus tard, les hommes, suite à leur observation astronomique de la voûte céleste, allaient échafauder de savantes théories devant leur désir d’expliquer notre monde interstellaire par la méthode scientifique… D’où cette thèse audacieuse qui veut que notre Univers a son origine dans un atome initial hyper comprimé, et que depuis cet instant zéro de son éclosion, il est toujours en expansion.
Le vieil homme lève le nez un instant de son travail, pour vérifier l’effet de son propos sur son petit-fils.
-- Ça va jusque là, tu me suis toujours ?
-- Je pense que je devine où tu veux en venir, grand-p’pa, mais continue, ça pique ma curiosité.
-- Je ne suis pas dans la peau de cet astrophysicien à la base de cette théorie- Lemaître, c’est bien cela ?-, de même que j’ignore ce que pensent ceux de ses savants collègues qui se sont convaincu de la justesse de cette hypothèse, mais il me semble donc, si j’étais à la place de tout ce beau monde, que j’aurais le sentiment dérisoire d’expliquer un plan de match pour Dieu… Tu ne penses pas, en fait, que pareille théorie nous fait pénétrer pour ainsi dire au cœur même de la Création, à la source même de l’éclosion de la Vie, là où l’infini des cieux et l’infini des temps se confondent, là où tout n’y est que spéculation, connaissance intuitive, vérité imparfaite entourée de mystère, là où tout, finalement, est de l’ordre de Dieu ?
Pour toute réponse, le garçon se contente de hausser les épaules, témoignage éloquent de sa résignation à ne pouvoir commenter correctement le propos de son grand-père.
-- Connais-tu l’astrophysicien Sthephen Hawking ? reprend le vieil homme, au bout d’un instant.
-- Pas plus que ça… Je sais qu’il est paralysé presque au complet, qu’il ne peut pas parler sans l’aide d’une machine qui capte les vibrations de son larynx et les retransmet à un ordinateur… Je l’ai vu à la télévision, dans son fauteuil roulant. Il y a avait juste ses yeux qui bougeaient…  
-- On parle bien du même homme… Hawking fait figure de chef de file dans son domaine. Quand il parle, le monde écoute… Il y a quelque temps de cela, il émettait une théorie absolument révolutionnaire sur notre Univers… À son dire, celui-ci en cacherait un autre, invisible à nos yeux… Et les dimensions de cet Univers caché seraient de beaucoup supérieures au nôtre… Pour imager son propos sur l’ordre de grandeur de cet Univers caché, Hawking demandait à ses auditeurs de s’imaginer un ballon d’enfant, pareil à ceux qu’on achète et qu’on souffle pour célébrer les fêtes de famille… Une balloune, comme on dit chez nous… Si on prenait ce ballon, après l’avoir soufflé, et qu’on en pinçait un coin pour ensuite le tordre, ça formait un petit appendice à sa surface… Un peu, tiens, comme le mamelon d’un sein… Le mamelon, ce serait ce à quoi ressemblerait notre Univers par rapport à celui qui se cacherait derrière…Tu sais sûrement que notre monde aurait quelque chose comme quatorze milliards d’années… Devine maintenant quel âge aurait celui de son grand frère, dissimulé derrière?
Nouveau haussement d’épaules du garçon qui traduit de son ignorance du sujet. 
-- Quand un des auditeurs de Hawking s’est risqué à lui poser cette question, l’astrophysicien lui a simplement répondu que cet Univers caché n’avait pas d’âge… qu’il aurait toujours existé !
Le vieil homme arbore tout à coup une mine si réjouie, que son petit-fils peut deviner sans peine qu’il va relier la dimension intemporelle de cet Univers caché au caractère éternel de Dieu.
-- Ce qui n’a pas d’âge est hors du temps, donc n’a pas eu de commencement et n’aura pas de fin… Dieu seul étant conçu comme éternel- c’est du moins ce que j’ai appris au catéchisme à l’école-, tu ne penses pas que Hawking venait de reconnaître de façon implicite l’idée de Dieu, derrière l’existence éternelle de ce mystérieux Univers caché ?
-- C’est juste une hypothèse, grand-p’pa, une spéculation d’ordre scientifique influencée inconsciemment peut-être par les croyances religieuses de Hawking…
-- Stephen Hawking est athée..! Il est certain que la science de l’homme ne pourra jamais embrasser autrement que par la foi…en son intuition, s’entend, pareille théorie, car cet Univers nous restera éternellement dissimulé.
Tendant à son petit-fils le dessin qu’il venait d’exécuter à son intention, le vieil homme ajoutait, tout en se laissant aller contre le dossier de son siège :
-- Tout comme Celui qui se cache derrière ce visage…
Le garçon déposa son verre par terre pour s’emparer du croquis que lui tendait son grand-père. À son plus vif étonnement, le Dieu qui y figurait, c’était lui-même, esquissé à grands traits avec son verre de limonade à la main et son ballon de basket callé sous le bras.
-- Dieu, ce serait l’homme, pour toi ? finit-il par dire, avec une moue empreinte du plus grand scepticisme.
--  On s’entend, Dieu n’a pas de corps, puisqu’il est un pur Esprit. Mais c’est cet Esprit qui se cache dans l’homme, qui l’anime de son Souffle, comme tout le reste de l’Univers d’ailleurs… Notre galaxie, la Voie lactée, contiendrait quelque cent milliards d’étoiles, et mille milliards de galaxies seraient réparties entre les immenses espaces intergalactiques de notre Univers… Regarde bien celui qui figure sur ce dessin…Tu contemples en toi la créature la plus complexe et la plus évoluée de toute la Création, de tout l’Univers. Et ce n’est pas moi qui le dis, c’est la science !
-- Mais grand-papa, l’homme, c’est comme le reste de la Création, c’est la résultante de l’évolution…
-- L’évolution… Oui, bien sûr… Sûrement que l’homme, tout comme l’ensemble des créatures vivantes de ce monde, représente l’aboutissement d’une longue série de transformations… Mais j’y vois quand même le dessein de Dieu à l’origine de tout cela… Pour clore notre discussion, je te propose une petite énigme… Si tu y as réponse, je m’incline : il n’y a pas de Dieu derrière la création de notre Univers… Je m’y connais un peu en chimie. J’y ai fait des études plus jeune et, depuis, je n’ai jamais cessé de m’y intéresser… La grande question, c’est quand et comment la matière est-elle devenue vivante..? Qu’elles se soient formées dans l’atmosphère terrestre primitive, dans les mers originelles, ou dans l’espace, de petites protéines, les enzymes, ont dû apparaître naturellement et faciliter la constitution de molécules organiques plus complexes. Les enzymes sont en effet connues pour leur capacité à catalyser, accélérer et favoriser des réactions chimiques complexes… L’énigme à résoudre, c’est que les protéines sont fabriquées à partir d’un programme contenu dans les acides nucléiques. Or, la fabrication de ces mêmes acides nécessite l’intervention d’enzymes, donc de protéines…C’est du moins comme ça que fonctionne la chimie du vivant de nos jours… Tu en penses quoi ?
-- Ben voyons, grand-p’pa, comment veux-tu que je réponde à ça..? répliqua son petit-fils, dans un nouveau haussement d’épaules traduisant plus que tous les mots de son incapacité à fournir toute réponse logique à cette question. C’est comme le problème de l’œuf et de la poule…
Son grand-père le dévisagea longuement avec un sourire malicieux, puis conclut sur ces mots :
-- À moins que les débuts de la vie n’aient pas obéi aux mêmes règles…
Et comme son petit-fils faisait mine de vouloir retourner à ses jeux, l’air quelque peu déconcerté par cet entretien, son grand-père lui tendit une pochette cartonnée pour qu’il puisse y protéger son dessin. Puis, dans un grand sourire engageant, il lui prit la main et lui dit :
-- Relaxe, tu n’aurais pas assez de toute ta vie pour creuser le sujet, tant il y aurait de choses à en dire… En attendant, si on laissait le dernier mot à Albert Einstein sur la question de la création de l’Univers... Après tout, s’il y en a un qui était bien placé pour nous en parler, c’était bien lui... Je te donne le mot pour mot de sa réflexion : « L’univers est la conscience de Dieu ! »


mercredi 30 novembre 2011

Les écureuils, les corneilles, les manchots et les labbes...

            Par un beau matin de l’automne, alors que l’homme flânait, un café à la main, devant la fenêtre de la salle à manger de sa résidence, observant avec intérêt les allées et venues d’un gros écureuil gris à qui il venait de lancer une poignée d’arachides, son attention était attirée tout à coup par l’arrivée de l’un de ses congénère au pelage noir. Et alors qu’il y avait suffisamment d’arachides pour contenter les deux petits mammifères, immédiatement c’était la course folle entre le premier arrivé et le nouveau venu pour éconduire ce dernier, au lieu de se partager sagement les fruits de l’heureuse trouvaille. 
            Or, pendant que les belligérants se couraient après, délaissant par la force des choses leur précieuse découverte- l’hiver était aux portes et ces arachides étaient plus que la bienvenue avec l’arrivée de la saison froide-, une corneille perchée à leur verticale flairait immédiatement la bonne affaire. Et de sa voix criarde, elle lançait aussitôt un appel à ses pareilles de rappliquer à tire-d’aile. En un rien de temps, deux de ses piaillardes consoeurs étaient sur place, et le trio se lançait à la curée. Quand de guerre lasse le poursuivant choisissait d’abandonner sa folle poursuite entre les arbres du jardin pour s’occuper plutôt des fruits de sa découverte, ceux-ci s’étaient envolé avec les pillardes !
            Dans le même temps, à des milliers de kilomètres de là, en Géorgie du Sud, cette île accidentée de climat rude et très venteux, dépendance des Falkland, au Sud de l’océan Atlantique, deux femelles manchots qui se détestaient et qui avaient construit leur nid côte à côte en raison de l’exiguïté de la plage qu’elles partageaient avec des milliers de leurs congénères, se querellaient à grands coups de becs et à cris redoublés d’intimidation au milieu d’une promiscuité de ces oiseaux marins palmipèdes, à donner le vertige. La raison de leur querelle, c’était de simples petits cailloux que les deux femelles avaient patiemment rassemblés en un petit muret de protection autour de leurs nids respectifs posés à même le sol de la plage, afin d’empêcher les œufs qu’elles étaient à y couver de rouler en dehors du nid.
            Or, pendant que les deux querelleuses se disputaient ainsi à qui mieux mieux la possession de ces cailloux recherchés du fait des milliers d’autres manchots de l’île qui les convoitaient pour le même usage, les deux ennemies, occupées qu’elles étaient chacune de leur côté à dérober les pierres de l’autre à l’instant où l’une d’entre elles s’absentait pour aller se ravitailler, ne portaient pas suffisamment attention aux manœuvres de deux labbes qui rodaient autour de leurs nids. Puissants voiliers des latitudes polaires, ces oiseaux de mer chapardeurs n’appréciaient rien autant que les œufs de manchots pour agrémenter leur menu quotidien.   
Travaillant en équipe, pendant que l’un des pillards faisait diversion avec une première femelle manchot, la harcelant sans cesse pour la distraire de sa tâche de couvaison, ce alors qu’elle était déjà fort occupée dans le même temps à se quereller avec sa voisine, le second labbe, effronté et opportuniste à souhait, profitait d’un instant d’inattention de la belliqueuse pour plonger son bec sous elle, et lui dérober le premier œuf à sa portée.
En raison de leur incapacité à mettre fin à leurs querelles stériles pour faire corps contre l’ennemi commun, ce alors que la nature les avait pourvues de becs redoutables pour se défendre, les deux voisines chicanières se faisaient tour à tour dépouiller d’un œuf de leur précieuse couvée. Deux œufs qui ne viendraient jamais à éclosion pour assurer la précieuse descendance toujours compromise de ces manchots des régions arctiques inhospitalières, du fait même de l’extrême rudesse du climat.
Deux épisodes d’une grande banalité à l’échelle de ce monde animalier où les espèces sont sans cesse en lutte pour leur survie, mais qui peuvent donner à réfléchir si on les transpose au plan humain. Qui parmi nous ne connaît pas une famille dont les enfants ne se pas sont ligués les uns contre les autres, à l’exemple de ces animaux stupides, pour des querelles d’héritage ou autres du genre, jusqu’à se retrouver dépouillés parfois jusqu’au dernier sous en frais juridiques de toutes sortes, pour avoir refusé un juste partage lors d’un  legs familial contesté, s’être laissés aveugler par le mécontentement et la convoitise, plutôt que de sagement choisir l’équité comme guide de leurs actes?
Combien de peuples en ce monde sont déchirés par des luttes fratricides qui les conduisent tout droit à la ruine, par refus de se répartir avec droiture et justice les richesses de leur pays, tout cela pendant que les rapaces de tout acabit les dépouillent allégrement par derrière ? Ne serait-il pas plus sage pour ces hommes aveugles de partager en frères le fruit de ces richesses, plutôt que de s’entretuer bêtement pour leur conquête et leur appropriation par violence ?  
Il n’est pas donné à tout le monde, malheureusement, d’avoir à la fois la rectitude du jugement et la rectitude morale. Mais ces hommes qui sont à la fois droits et rigoureux intellectuellement et moralement sont le sel de cette Terre. Bienheureux celui qui a appris à tarir au fond de son âme la source de l’aigreur et de l’emportement, et qui est au-dessus du calcul sordide. Établi alors dans une sagesse inaltérable qui lui gagne les cœurs, il sera protégé de la folie de la cupidité mesquine qui chez les autres a remplacé la raison. 

« La raison habite rarement les âmes communes et bien plus rarement encore les hommes d’esprit », écrivait France. Mais heureusement cependant, elle habite les hommes de cœur, les hommes d’équité… Je rêve d’un monde où de tels hommes seraient légions. Et je rêve que leur droiture et leur sens de l’équité en viennent à contaminer la Terre tout entière. Que pourraient alors les « corneilles » et les « labbes » de ce monde contre des hommes unis dans l’entraide, la fraternité et la concorde, et dénués de toute forme de rapacité les uns envers les autres ?

samedi 26 novembre 2011

Le phare

               
         Nul ne savait exactement quand ce phare était apparu au sommet de son promontoire rocheux, parmi les brisants d’une côte décapée jusqu’au granit par les humeurs mauvaises d’une mer soufflant en tempête pour ainsi dire depuis toujours. Aussi loin que l’on pouvait remonter dans le temps, ce phare avait toujours été là à défier la fureur du grand large, pour ainsi dire à la limite extrême du monde. Nuit et jour, voilé des embruns des furieuses rafales d’un vent mouillé imprégné des relents du varech flottant, ce phare montait la garde au sein des récifs et des hauts fonds d’une côte truffée d’écueils mortels.  
            De mémoire d’homme, personne ne se souvenait d’avoir jamais vu autre chose qu’un vent de tourmente dans les parages de ce phare éternellement battu d’un ressac lugubre et hurlant qui couronnait parfois jusqu’à hauteur de ses feux. Aussi, de jour comme de nuit, alors que la mer déchaînée s’acharnait-elle inlassablement contre cette haute tour auréolée de lumière, navires et voyageurs savaient qu’ils pouvaient compter sur la présence rassurante de cette sentinelle indéfectible qui veillait de son faisceau lumineux à les conduire à bon port.
            Ce phare, ne pourrait-on pas le comparer à l’Église qui depuis des siècles guide ses fils et ses filles de ses lumières, dans la tourmente? Oh ! bien sûr, à certaines époques, ce flambeau qui éclaire notre monde s’est fait moins perceptible, lors d’orages particulièrement menaçants qui ont fortement obscurci le rayonnement de sa présence rassurante. Des gardiens du phare n’ont peut-être pas toujours veillé avec la même vigilance à ce que sa lumière brille du même éclat que celui de sa flamme d’origine.
            Malgré cela, ne sont-ce pas ces successions de personnes au sein de l’Église qui avec une originalité et une vitalité sans cesse renouvelées mettent tout en œuvre depuis dix-sept siècles pour entretenir bien vivant le flambeau du fabuleux héritage légué au monde par le Sermon sur la Montagne? Que serait devenu le rayonnement de ce phare dans ce monde troublé où tout y est perpétuellement remis en cause, sans l’apport  précieux de ces êtres de réflexions, d’argumentations et d’expériences ? L’institution deux fois millénaire de l’Église aurait-elle encore un ascendant sur les hommes de toutes cultures et de toutes nations, elle qui n’a jamais été épargnée des revendications et protestations de ceux-là mêmes qui bénéficient le plus de ses lumières ?
Ne peut-on pas conclure, en cette ère de communication universelle qui est la nôtre, que l’Église, du fait qu’elle est scrutée à la loupe dans les moindres de ses actions et soumise à la critique légitime de ses propres fils, est plus vivante que jamais, malgré la défection de ceux de ses nombreux fidèles dont la foi attiédie leur a fait quitter le navire sur la pointe des pieds, au cours des dernières décennies ?
Je laisse ici la parole à l’essayiste Jean-Claude Guillebaud qui affirme avec force sa confiance en l’Église, dans un ouvrage que tout chrétien se devrait de lire : « Lettres aux catholiques troublés ».
« À côté d’un christianisme de la puissance et de l’institution, il y a toujours eu un christianisme de la protestation, lequel n’épargnera jamais l’institution elle-même. Or, c’est pourtant de l’Église que les protestataires étaient les enfants, c’est d’elle qu’ils procédaient. […] La parole vive, celle qui entretient le feu évangélique, a le plus souvent circulé dans les marges de l’Église, quand ce n’est pas en réaction contre le conservatisme  ou la sclérose de cette dernière. Ce sont les protestataires et les mystiques qui ont transmis le feu de la Parole. […] C’est au sein de l’Église, et par elle, qu’ils avaient accédé à la parole évangélique. […] L’extraordinaire longévité du christianisme trouve là son origine : une institution périodiquement réveillée par ses propres dissidents. Sans la protestation venue des marges, le message se serait affadi ou même éteint. Mais sans l’Église, il n’aurait pas été transmis. Dissidence et institution sont comme l’avers et le revers d’une même vérité en mouvement. »
Nous aurons toujours besoin des feux de ce phare pour nous aider à reconnaître notre route et trouver la paix dans ce monde obscurci où tant d’hommes errent sans but leur vie durant, sautillant et batifolant d’une croyance à une autre, dans leur quête désespérée de trouver un sens à leur existence. Si certains d’entre nous croient orgueilleusement qu’ils peuvent conduire leur barque sans l’aide de cette lumière au milieu des écueils de toutes sortes qui jalonnent nos vies, je ne suis pas de ceux-là.
L’homme qui a jeté les assises de ce phare, il y a deux mille ans, a payé de sa vie pour que sa lumière soit diffusée à l’échelle de notre monde. Et au cours du dernier siècle seulement, un million d’hommes ont été sacrifiés à leur tour sur l’autel de l’intolérance, pour avoir mis tout en œuvre pour que la flamme très pure de ce phare continue sa percée dans le labyrinthe de nos consciences ténébreuses ! 
   

dimanche 20 novembre 2011

L’homme qui criait au désert

 
         Il y a de cela fort longtemps, un fils de roi, accompagné de ses écuyers et de toute une escorte de soldats en armes, s’était mis en route de bon matin à destination d’un lointain village de montagne, pour une expédition punitive de grande envergure. À ses dires, cette opération ferait date dans l’histoire du royaume.
Quelques semaines plus tôt, un héraut dont les fonctions étaient de transmettre au peuple les messages et proclamations émanant du trône, s’était vu souillé d’excréments en annonçant aux habitants du village ciblé, qu’un impôt supplémentaire serait désormais prélevé sur les ventes des produits de leurs champs. On était alors au milieu de l’automne, et l’héritier en titre de la couronne comptait incendier le village au grand complet, en guise de représailles. Tous ceux parmi ses habitants qui n’arriveraient pas à se relever de leurs cendres avant la venue de l’hiver seraient condamnés à trouver refuge ailleurs, ou à périr de froid. Tel était le châtiment qui attendait les pauvres gens de ce hameau rebelle.
Sur l’heure du midi de ce même jour, histoire de se restaurer et de prendre un peu de repos, la troupe en armes avait choisi de faire halte à la hauteur d’une vaste auberge plantée en bordure de la route. Comme la région était désertique, seuls les voyageurs de passage fréquentaient ce lieu du bout du monde aménagé à la manière d’un caravansérail.
Alors que le prince descendait de cheval, son attention était attirée tout à coup par une espèce d’exalté planté seul au bord du chemin, à quelques pas de l’auberge, et qui était à haranguer avec une éloquence frénétique les soldats de l’avant-garde de sa force punitive, arrivés quelques instants plus tôt. Hirsute à souhait avec sa tête rousse ébouriffée mangée de barbe, vêtu d’une pauvre défroque rappelant celle d’un moine et s’appuyant sur un bâton de pèlerin qu’il brandissait en tous sens dans l’emportement de son propos, l’ermite au désert incitait ses auditeurs au pardon pour les offenses qui leur étaient faites.
Tenaillé par la faim, c’est à peine si le prince prêtait attention à l’énergumène. Amusé plus qu’autre chose par son discours moralisateur dans un endroit aussi désert, il demandait à l’un de ses adjoints de lui faire l’obole d’une piécette, puis s’engouffrait dans l’auberge à la tête de sa troupe sans plus tarder.
Un peu plus tard en après-midi, alors que cette pause avait regaillardi tout le monde, comme le prince s’apprêtait à remonter à cheval, son attention était de nouveau attirée, à sa sortie de l’auberge, par ce singulier anachorète qui, tout le temps du repas, n’avait jamais cessé de crier au désert. Ses seuls auditeurs, en effet, semblaient être les buissons d’épineux que cravachait un mauvais vent de sable soufflant en bourrasques.
Prêtant l’oreille un instant à la violence de ses diatribes, lesquelles tournaient sans cesse autour du thème de l’indulgence pour les fautes de l’offenseur, piqué de curiosité soudainement par le singulier discours de l’exalté en un lieu aussi peu fréquenté, le prince s’attardait un moment sur les lieux de sa prédication.
-- Les mots les plus grands à jamais avoir été mis dans la bouche de l’homme par son Créateur sont : « Je te pardonne » ! répétait inlassablement l’ermite sur tous les tons.
À ses dires, il fallait tenir toute offense pour non avenue, ne pas en garder de ressentiment, renoncer à en tirer vengeance, à l’exemple du Christ qui avait pardonné à ses bourreaux, en mourant sur la croix. Le pardon libérait l’esprit de l’offensé, lui apportait la réconciliation avec lui-même, l’établissait dans la paix avec Dieu. Personne ne pouvait requérir le pardon pour ses fautes et le refuser dans le même temps à son semblable. Le pardon ouvrait les portes du Ciel. Son refus, les fermait. La mesure dont on usait envers les autres était la même dont le Ciel se servait à notre égard. Et la récompense serait grande pour l’homme miséricordieux, au jour de sa mort, car à son tour il trouverait miséricorde auprès de son Créateur, alors que l’homme immiséricordieux se condamnait à vivre sur le penchant de sa ruine jusqu’au terme de sa vie.
Subjugué par les propos de l’ermite qui déclarait encore que la haine et la vengeance avaient causé la perte de royaumes entiers au cours des siècles, le prince était demeuré sur place un bon moment à écouter sans mot dire ce discours moralisateur. Si bien que ses écuyers avaient dû le rappeler à l’ordre, après un certain temps. La troupe avait encore deux bonnes heures de route devant elle avant d’atteindre le village. Le temps de rassembler tout le monde une fois sur place pour leur lire l’acte de condamnation, puis de tout incendier des habitations du hameau, avec les risques d’échauffourées et de désordre qui pouvaient s’en suivre, l’expédition ne serait pas de retour avant le milieu de la nuit, si on ne se remettait pas en marche rapidement. Quelque peu songeur après ce qu’il venait d’entendre, le prince s’était rangé à l’avis de ses conseillers, et la troupe en armes s’était remise en selle sans plus tarder en vue de poursuivre son expédition vengeresse.
Le lendemain matin, au réveil, alors que l’entourage du trône s’était empressé d’aller aux nouvelles, la troupe n’étant rentrée de son action punitive qu’aux aurores, le premier écuyer du prince s’était présenté au rapport devant la cour, le dauphin se disant trop indisposé par la fatigue de ce long voyage pour livrer ce compte rendu lui-même.
 Alors que tous s’attendaient à une véritable razzia, en raison des propos incendiaires que le prince avait tenu sur le sort qu’il réservait aux habitants du hameau rebelle, l’écuyer affirmait que l’opération avait pris une tout autre tournure à l’entrée de la troupe dans le hameau dissident. Et, en quelques mots, il résumait à la cour la façon dont les choses s’étaient déroulées :
-- Son excellence a rassemblé tout le monde, hommes, femmes, enfants devant le parvis de l’église. Et là, soudainement, contre toute attente, au lieu d’annoncer les mesures de représailles pour lesquelles on avait parcouru tout ce long chemin, les seuls mots qu’il trouva à prononcer furent ces étranges paroles de mansuétude: « Vous vous êtes égarés en posant ce geste malheureux à l’endroit de notre héraut, mais vous êtes pardonnés ! »
L’affaire s’ébruitant rapidement de bouche à oreille à la grandeur du royaume,  tant pareil pardon n’entrait pas dans les façons de faire des princes régnants avec les cas de rébellion de leurs sujets, au crépuscule de ce jour, le père abbé d’une importante communauté monacale du pays en apprenait tous les détails par la bouche même de l’un des participants de l’opération avortée. Aux dires de ce gentilhomme, ce revirement imprévisible du prince était le fait d’un exalté croisé en cours de route. Un prêcheur itinérant planté au bord du chemin et qui appelait les hommes au pardon pour les fautes de leurs offenseurs. Il était certain qu’à venir jusqu’à ce jour, seules les plaintes du vent avaient dû répondre aux exhortations de cet ermite, car l’homme prêchait dans un lieu désertique, devant un auditoire invisible.   
-- Parfois celui qui croit crier au désert, tant ses propos ne semblent pas trouver d’écho, a plus d’audience qu’il ne le pense, commentait le père abbé avec une petite flamme secrète dans le fond de sa prunelle de jais. Sa voix peut porter plus loin qu’il ne le croit…Une seule oreille à l’écoute peut faire la différence pour changer bien des choses…N’en avez-vous pas eu la preuve hier..?
Puis, un sourire énigmatique au bord des lèvres, il ajoutait: 
-- Nul ne sait où souffle l’Esprit. Ses voies sont insondables…Mais j’aime croire que parfois il emprunte la voix de l’homme pour se propager…Et cela même si cet homme pense crier au désert !

lundi 14 novembre 2011

L’indifférence

   
       -- Aie, écoute ça, chérie, c’est dans le journal d’aujourd’hui... Un article sur l’indifférence des gens devant le malheur des autres, dit l’homme à sa conjointe, en pointant de l’index un entrefilet du quotidien qu’il tenait en main. Ils disent dans l’article en question, qu’un des pires cas de non-assistance à personne en danger a été répertorié aux Etats-Unis en 2008, à Hartford, la capitale du Connecticut, une ville de 120 000 habitants… Le cas dont ils parlent a été entièrement capté en images par une caméra témoin…Ça dure une minute demie, mais les images sont tellement incroyables apparemment, que quand tu regardes la vidéo, le temps semble s’éterniser…
-- Ah ! oui ? Raconte, ça m’intéresse…
-- La victime, c’est un ouvrier retraité, un septuagénaire… Au début, on le voit en train de traverser la rue… Et là, tout d’un coup, avant même d’atteindre le milieu de la chaussée, une artère à quatre voies, il est fauché net comme une simple marionnette par deux voitures qui franchissent la double ligne jaune centrale pour dépasser un autre véhicule, avant de prendre la fuite à toute vitesse dans une rue adjacente…Te rends-tu compte, ils ont heurté de plein fouet ce pauvre homme, l’un après l’autre, sans jamais s’arrêter..! À moitié mort au beau milieu de la rue, avec personne autour pour s’en occuper..! Il venait juste de s’acheter un litre de lait, le pauvre diable…
--   Disent-ils s’il y avait des témoins?
-- Mais oui, il y en avait… Des piétons étaient là, et ils avaient tout vu de l’accident et du délit de fuite… Dans la vidéo, on les voit apparemment qui restent là pendant de longues secondes sans rien faire pour porter secours à la pauvre victime, ni même essayer d’arrêter le trafic…Pendant ce temps-là, neuf voitures continuent de passer autour du corps inanimé en l’ignorant complètement… La palme de l’indifférence revient à un motocycliste…Curieux, il s’arrête, et là il fait le tour de la victime avec sa moto tranquillement, avant de repartir comme si de rien n’était… C’est pas assez révoltant, non..?
-- Et l’homme, il a survécu  finalement ?
-- Oui, mais paralysé, apparemment… Je me demande dans quel monde on vit… Quand Dieu a donné la compassion à l’homme, pour moi il y en a qui étaient ailleurs!
-- Tu devais être de ceux là, certain ! rétorque la femme sur un ton sarcastique.
-- Qu’est-ce que tu veux dire ? reprend le mari, subitement mis sur la défensive.
-- Quand on revenait du chalet, il y a quinze ans de cela environ, à l’intersection du Parc national, la voiture qui venait juste de capoter dans le fossé avec la femme et sa fille coincées à l’intérieur toutes les deux, la tête en bas… J’espère au moins que tu t’en souviens..? Une familiale venait juste de s’immobiliser sur les lieux pour leur porter secours… Un père et son fils, un jeune ado... Tous les deux étendus à plat ventre dans le fossé, la moitié du corps à l’intérieur de la voiture renversée à se démener comme des forcenés pour essayer de sortir de là les deux pauvres femmes coincés derrière leurs sièges… T’avais même pris le temps de t’arrêter à leur hauteur, un instant, pour les regarder faire, mais sans jamais débarquer pour leur apporter ton aide…
-- Pour une raison bien simple, c’est que je leur aurais nui plus qu’autre chose si j’étais descendu…  Avec les deux femmes coincées à l’intérieur, ça faisait déjà quatre personnes dans l’auto.
-- La belle excuse..! T’avais tous tes outils de travail avec toi, dans le coffre… Et les deux pauvres gars forçaient comme des débiles pour essayer de démonter les sièges, avec juste leur bonne volonté pour leur venir en aide… Tu vas pas essayer de me faire croire toujours, avec ta carrure d’épaules et tout ce que tu avais à ta disposition pour les aider que ça n’aurait pas fait une différence, si t’avais décidé de t’en mêler..? Et ça pressait joliment, parce qu’il y avait une fuite d’essence, en plus…
-- C’est justement, c’était pas le temps de risquer de provoquer une étincelle en utilisant n’importe quoi n’importe comment, pour les sortir de là. C’aurait pu tout faire sauter !
-- T’avais même pas daigné seulement faire demi-tour pour revenir au village et téléphoner à la police pour demander de l’aide..! Ça t’aurait pris dix minutes !
 -- On était déjà en retard et j’avais deux heures de route à me taper avant d’arriver à la maison.
-- L’année passée, dans le rang St Alphonse, quand on revenait de chez mon frère Paulo, et qu’on est tombés face à face avec les deux voleurs en train de dévaliser un chalet, t’as continué ton chemin comme si de rien n’était, comme si tu ne les avais jamais vus. Tu préférais détourner les yeux, plutôt que d’intervenir..! T’as jamais même voulu prévenir la police… T’avais juste à faire le 911sur ton cellulaire..! Mais non, tu voulais pas avoir d’ennuis, des fois que t’aurais pu être interrogé sur ce que tu avais vu… Ce n’était pas de tes affaires, que tu disais !
 -- Et je le maintiens encore. C’aurait pu me coûter une journée de travail, si j’avais été convoqué pour faire une déposition à la police… Les affaires des autres, je m’en mêle pas !
-- Comme pour la famine en Éthiopie, hein ? Ça faisait juste six mois qu’on était mariés à l’époque, et c’est là que j’avais vu que  les affaires des autres, c’est le cas de le dire que tu t’en mêles pas..! Tous ces pauvres malheureux couverts de mouches, avec leurs grands yeux résignés et qui ne se plaignaient même pas, alors qu’ils mouraient de faim par milliers à tous les jours… Tous ces pauvres enfants squelettiques aux ventres gonflés comme des outres pendus au sein de leur mère, et qui n’avaient même plus la force seulement de pleurer, tant ils étaient affaiblis par le manque de nourriture… Des images insupportables qui avaient fait le tour de toutes les télévisions du monde… C’était tellement effrayant à voir que j’en avais pas dormi de la nuit..! Pas toi, parce qu’au bout de deux minutes, t’avais préféré aller te coucher, plutôt que de continuer à regarder le reportage.
-- Je suis trop sensible pour voir des images pareilles. Surtout quand je sais qu’on peut rien y faire.
-- Ah ! oui, rien y faire ? Quand je t’ai parlé d’envoyer de l’argent en Éthiopie, afin d’essayer d’aider un peu ces pauvres miséreux, tout de suite tu t’es braqué… Fallait pas faire ça, parce que c’était pas sûr que l’argent allait se rendre à destination…C’était pas de nos affaires que tu disais, comme toujours… Aie, l’aide était acheminée via la Croix Rouge Internationale..! Heureusement que les bénévoles et les donateurs qui la supportent dans ses actions humanitaires n’ont pas peur de s’impliquer, eux autres,  pas peur de se mêler des affaires des autres !
-- Bon, mais tu vas m’excuser, mais il faut que j’aille sortir mes poubelles et le bac de récupération pour la collecte de demain, interrompit l’homme, tout en se levant précipitamment de son fauteuil, trop heureux de fuir cette discussion qui commençait à sentir un peu trop le roussi pour lui.
-- C’est ça, fais donc cela..! Einstein avait bien raison, quand il disait que « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire! » 
Et sarcastique, la femme ajouta :
-- Et tous ceux qui disent que les affaires des autres, ce ne sont pas de leurs affaires !