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jeudi 4 août 2011

L’éternel voyageur


« Ô mon Dieu, qu’étais-je avant d’être conçu? Avais-je quelque être, et étais-je quelque part? »
Ces paroles tirées des « Confessions » de Saint Augustin ne résument-elles pas à elles seules l’angoissant questionnement de l’homme sur la précarité de son existence et la conscience plus ou moins nette de n’être qu’un acteur sur la scène de l’existence? Qui sommes-nous, d’où venons-nous et où allons-nous? Parachuté en cette vie sans l’avoir demandé pour un court et chaotique périple d’à peine quelques décennies de durée- pour les plus favorisés d’entre nous -, toute notre existence se passe à essayer de comprendre le sens de ce court voyage.
Le grand psychiatre et psychologue suisse Carl G. Jung affirmait « que l’homme est un être en partie double, dont l’une, la partie consciente, n’a que l’âge du corps, alors que l’autre, la plus importante, la partie inconsciente et supra consciente, a l’âge et l’expérience de millions d’années. » Pareille supposition ne rejoint-elle pas « l’hypothèse de la survivance des âmes qui est celle de la plupart des religions »? comme l’écrivait si bien Maurois?
L’hypothèse chrétienne relative à cette survivance de l’âme après la mort coïncide largement avec celle des religions judaïque, islamique et autres, dont celle de l’ancienne Égypte. Suivant ces doctrines, l’âme de l’homme est issue de Dieu, et ce sont nos parents qui lui donnent la possibilité de s’incarner dans le monde terrestre en cédant à l’appel de la chair. Après sa mort, et un séjour indéterminé dans un « purgatoire » (« Royaume des morts, Schéol, Hadès » et autres), cette âme obtient la félicité éternelle, en récompense d’une vie juste. Dans le cas contraire, celui notamment du péché contre le Saint-Esprit, le Christ précise : « Il ne lui sera pardonné ni en ce monde ni en l’autre. » (Mt Chap. 12, Vers. 32). La Bible parle alors de la géhenne pour cette âme perdue, le séjour des réprouvés.
Mais qu’en est-il exactement de ce mystérieux « purgatoire » qui depuis des siècles alimente tant de spéculations? Une courte recherche nous apprend que c’est « un lieu ou plutôt un état dans lequel les âmes des justes sorties de ce monde sans avoir suffisamment satisfait à la justice divine pour leurs fautes, achèvent de les expier avant d’être admises à jouir du bonheur éternel. » Que ce « purgatoire » existe ou pas, on peut raisonnablement croire que nous aurons à répondre après notre mort des faits et gestes de notre vie présente. Le Christ est encore catégorique à ce sujet : « Tu n’en sortiras pas que tu n’aies remboursé le dernier quadrant. » (Mathieu Chap. 5, Vers. 25-26). Heureusement que ce Rédempteur a pris sur Lui de tout racheter de notre mal, car comme le dit si bien Saint Augustin, « si vous vouliez examiner avec rigueur les péchés des hommes, Seigneur, qui pourrait subsister devant le tribunal de votre justice? »
Admettons ensemble, bien humblement, que ce temps d’expiation risque plutôt d’être long, avec tous ces coins obscurs qui enténèbrent notre vie. Le mal en nous est si profond, si bien établi à demeure dans notre esprit, et ce bien souvent à notre insu, qu’il nous est impossible de le vaincre définitivement sans l’aide de Dieu. Grâce au Christ, on sait maintenant que c’est de notre imperfection, de notre inachèvement que nous viennent toutes nos souffrances. Comme l’écrivait si bien Michel Quoist dans son livre « Réussir », « Au cœur de tout homme se cache la nostalgie de la perfection. Le désir est infini, mais les limites multiples ».
Que l’on soit d’accord avec cette idée de « purgatoire » comme lieu d’expiation pour nos fautes ou, au contraire, que l’on partage plutôt les vues de l’hypothèse évolutionniste spiritualiste des religions orientales et du christianisme primitif, à l’effet que l’âme immortelle de l’homme pérégrine de vie en vie en traversant les portes de la mort et de la naissance où elle se revêt d’un nouveau corps pour se perfectionner d’existence en existence, une question restera toujours sans réponse: Si ma vie actuelle est la résultante de mon passé, de quoi ce passé était-il donc fait? Si ma vie présente n’est pas unique, si je ne vis pas en ce monde pour la première fois, où étais-je donc auparavant? comme se le demandait avec tant d’à-propos Saint Augustin? Qui étais-je? À quelles époques ai-je vécu? Et qu’ai-je donc fait au cours de ces anciennes vies? De quels manquements graves ai-je donc pu me rendre coupable, pour en être toujours là à souffrir dans ce corps périssable, avec toutes mes soifs d’infini?
Si on admet, relativement à cette hypothèse, que je ne suis pas venu au monde blanc comme neige- l’Église nous enseigne que nous venons tous au monde enclins au mal à cause de la faute d’Adam-, mon sort actuel pourrait-il être la conséquence inévitable de la conduite de mes vies précédentes? Et fort de cette connaissance, n’ai-je pas tout intérêt à tout mettre en œuvre dès à présent pour m’élever dans cette voie de la perfection, de la justice, du partage et de l’amour dans laquelle cheminent les justes de ce monde, afin de devenir au plus tôt cet homme divinisé à qui le Ciel est promis en partage comme récompense éternelle?
« Notre civilisation est en danger, écrit encore Michel Quoist. Mais non pas tant à ses frontières géographiques qu’aux frontières mêmes du cœur humain. Le ver rongeur est à l’intérieur; il gagne inexorablement, appâté par les facilités du Monde moderne qui offre au corps la jouissance de la chair, à l’esprit l’orgueil de la puissance. […] Si l’esprit de l’homme sombre en face de la matière triomphante, c’est qu’il oublie, ignore ou nie Dieu. Ainsi le drame se résume : ou bien l’homme s’attache à Dieu en se détachant de la matière, ou bien il s’attache à la matière et se détache de Dieu. […] L’homme “civilisé”  divorce d’avec le vrai Dieu, et malgré ses grandes déclarations, aussi sûrement que par l’élaboration de doctrines athées, bâtit un Monde où il n’y a plus de place pour Dieu. »
Or, comme Dieu est la finalité de notre existence et que toutes nos soifs d’excellence et d’idéal ne sont au fond qu’une seule et même soif d’absolu, la soif de Dieu, ne risquons-nous pas, en nous détournant de Lui, de tourner en rond sur nous-mêmes indéfiniment, écartelé en notre être profond, sans cesse en lutte contre nos frères, chacun pour soi, éternels voyageurs condamnés à une interminable errance pour des siècles et des siècles?
Pourtant, notre guide de conduite existe pour mettre fin à cette errance et arriver à bon port. Ce guide nous a tracé le chemin il y a deux mille ans. « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père si ce n’est par moi. » (Jean, Chap. l4, Vers. 6). Michel Quoist ajoute «que c’est Dieu qui a mis en nous cette nostalgie de l’achèvement dans l’infini, et que du fond de l’éternité, c’est son amour qui nous fait signe.» Le Christ n’est-il pas l’accomplissement parfait de cet amour infini?
Réincarnation ou « purgatoire », qu’avons-nous vraiment à nous en formaliser, chacun braqué de son côté dans sa perception de la vie après la mort? Dans un cas comme dans l’autre, ne sommes-nous pas condamnés à y expier nos manquements antérieurs? De ce fait, l’important n’est-il pas d’en sortir au plus vite, pour mettre fin au plus tôt à ce cycle interminable de souffrance?
Je laisse le mot de la fin à Pierre Shoendoerffer. Dans son livre, Le Crabe-Tambour, Grand Prix du Roman de l’Académie française 1976, le célèbre écrivain fait dire à un de ses personnages, dans le chapitre intitulé Le Grand Secret : « C’est drôle… c’est très drôle : on n’est pas heureux. Je sais qu’on n’est pas heureux. L’homme n’est pas heureux… Voilà, c’est tout : nul homme n’a été heureux. Jamais! Voilà le secret : il n’y a jamais eu d’homme heureux. Jamais depuis qu’il y a eu des hommes sur la terre, depuis toujours… Jamais!... Vous le saviez, n’est-ce pas?... C’est écrit dans tous les livres… » 

lundi 1 août 2011

Le cerisier qui refusait de mourir




         Il devait bien y avoir trente ans que ce cerisier était là, au fond du jardin de notre maison, à lutter année après année contre les intempéries. Les rigueurs du climat, le vent, la pluie, la neige, la glace, le verglas, il les avait tous vaillamment affrontés, la tête haute. Et puis, un beau jour d’été, suite à un violent vent d’orage qui l’avait cravaché de toutes parts, incapable de protéger sa ramure plus longtemps avec ses forces qui diminuaient maintenant d’année en année, il s’était vu amputé de l’une de ses branches mères. Son fier profil sérieusement amoché à compter de ce jour, nous savions que le vieil arbre fruitier venait de commencer à baisser les bras. Désormais, il fatiguerait de plus en plus dans la tourmente. D’autant plus qu’un bref examen de son tronc nous avait révélé que des champignons parasites étaient lentement mais sûrement à le gangrener. Aussi fallait-il se résigner : ce vaillant combattant qui arrivait au crépuscule de sa vie venait nous rappeler brutalement que notre survie en ce monde est toujours aussi aléatoire. Tout comme cet arbre sur le déclin, nous sommes matière issue du néant, et nous allons y retourner.
            L’hiver suivant, alors que nous anticipions de le voir se coucher à tout jamais suite à quelque brusque réchauffement de la température qui nous amènerait un couvert glacé destructeur pour sa ramure, le vieux cerisier affrontait le vent et la neige sans broncher. Et émerveillés que nous étions au printemps de le voir éclore et s’épanouir tout en fleurs comme ces années où il avait embelli le jardin de nos souvenirs, on l’avait cajolé et bichonné à qui mieux mieux, en le débarrassant de tout ce qui pouvait l’encombrer comme bois mort et tiges faiblardes, sans oublier une bonne dose d’engrais organique pour le revitaliser.
            Peine perdue, car l’été venu, les soudaines sautes d’humeur d’un orage estival venait une fois plus le lacérer cruellement, lui retranchant avec fracas une autre branche mère. Cette fois, ce vent mauvais que nous avions vu pivoter et tournoyer autour de sa tête toute ébouriffée lui avait asséné un si rude coup, que nous avions compris en un instant que l’hiver à venir serait fatal à notre vieux compagnon. Il n’était plus que l’ombre de lui-même, mutilé, desséché, dégarni de la presque totalité de son feuillage et de ses fruits, du fait de ses hideuses amputations.
            L’hiver de retour donc, notre vieux cerisier qui, telle une sentinelle gelée continuait de veiller seul au fond du jardin dans le froid et la neige, avait vaillamment résisté une fois de plus aux rigueurs de la saison froide. Puis, alors qu’on arrivait à la mi-mars et qu’un printemps hâtif s’annonçait déjà, une pluie verglaçante avait commencé à tomber avec la venue de la nuit, couvrant lentement mais sûrement les arbres de notre quartier d’une épaisse couche de glace. Au matin, à notre réveil, la pluie avait cessé, mais la température avait continué de se maintenir à la hausse. Si bien que les maisons de la rue semblaient à présent comme autant d’îlots perdus au milieu d’une mer de brouillard. Et au fond du jardin, étrangement irréel au sein de toute cette pâleur fantomatique, pareil à une épave éventrée sur quelque écueil à fleur d’eau, le vieil arbre s’était couché sur son flanc avec ce qui lui restait de vergues et de gréement, son grand mât sectionné net par le milieu, mettant du coup au fond de notre âme comme un étrange désespoir : personne n’avait vu ou entendu quoi que ce soit de ses derniers instants de vie !
            L’épaisseur de la neige dans le jardin nous empêchant de disposer dans l’immédiat des restes disloqués du trépassé, nous avions décidé d’attendre le milieu du printemps avant de procéder à leur démembrement. Les jours et les semaines passant, la température avait commencé à s’adoucir et la végétation à renaître. Ça et là dans les jardins des alentours, des arbres fruitiers s’ornaient déjà de fleurs timides, ce alors que notre vieux cerisier étêté reposait toujours grotesquement sur son flanc, au milieu de la pelouse verdoyante. Ne pouvant plus supporter le spectacle de ses membres amputés, nous nous décidions enfin à procéder à leur enlèvement. Et alors qu’on jouait déjà bruyamment de la scie mécanique pour s’acquitter de cette tâche, notre attention avait été attirée soudainement par de jeunes pousses en fleurs qui avaient pris vie à la base même du tronc de l’arbre. Fasciné par cette découverte et curieux de savoir ce qu’il résulterait de cette vie bien fragile, au lieu de raser le cerisier au sol tel que prévu, on lui laissait une cinquantaine de centimètres de souche, histoire de ne pas nuire à ces petites ramures naissantes.
            Et ô surprise, avec la venue de l’été, ces jeunes rameaux avaient continué à croître en beauté et en force. Si bien, qu’à l’approche de l’hiver, ils semblaient bien armés pour affronter les rigueurs de la saison froide. N’attachant pas plus d’importance à l’événement, ce n’était qu’au printemps suivant, avec la floraison des premiers arbres fruitiers, que notre étonnement du début s’était transformé en véritable émerveillement, devant le perpétuel miracle de la vie. Notre vieux cerisier nous avait présenté fièrement ses rejetons : tous pimpants et resplendissants de vie, couverts de fleurs depuis le tronc jusqu’aux plus fines ramilles! Et cinq ans plus tard, le ressuscité avait déjà si fière allure qu’il faisait l’admiration de tous nos voisins et amis. Des rameaux touffus se coiffaient d’une fière chevelure de plus de trois mètres de diamètre couverte de fruits et ondulant avec grâce sous les caprices du vent!
            Pareille renaissance n’interpelle-t-elle pas chacun d’entre nous, avec le poids de l’âge? Ne nous incite-t-elle pas, avant de quitter ce monde que nous aurons à peine effleuré, à faire  un bilan de ce que nous aurons laissé derrière nous, afin de s’assurer que notre existence ne soit pas seulement une longue suite de joies, de peines et de déceptions qui se seront avérées aussi fugitives que la trace du vent dans les feuilles?
            Faute d’être des modèles de perfection susceptibles d’inspirer les générations à venir et les tirer vers le haut, peut-être pourrions-nous penser à changer notre vie en bien, si ce n’est déjà fait, afin de laisser au moins une trace inspirante de notre passage ici-bas. Et si à ce titre, en faisant le bilan de notre vie, force nous est de constater que nous sommes déficients sur tous les plans de l’élévation du cœur dans ce que nous léguerons aux autres, peut-être que devant un tel constat, on pourrait partager cette méditation de Lamartine sur les destinées de l’homme : « Qui suis-je et que dois-je être? Je meurs et je ne sais pas ce que c’est que de naître »!
            Tout comme le Phénix, cet oiseau mythique qui renaît de ses cendres, il nous est possible à notre tour de renaître à la vie avec un cœur renouvelé. Même que le Christ en fait une condition sine qua none au salut. « En vérité, en vérité, je te le dis, nul, s’il ne naît d’En-haut, ne peut voir le royaume de Dieu. (Jean Chap. 3-Vers. 3) Revenir à l’état de grâce originel, à cet état de paix et de bonheur tranquilles que connaissent les cœurs contrits. Dès l’instant où nous sommes conscients du sentiment de notre indignité sous le regard de Dieu, nous abandonnons toute prétention pour nous-même. Nous redevenons terreau, humus favorable à notre renaissance et à notre plein épanouissement. Dieu ne construit pas avec les orgueilleux, il construit avec les humbles qui s’abandonnent entièrement entre ses mains. Alors que le prétentieux se suffit à lui-même, l’homme qui s’abaisse volontairement, par humilité, se tourne vers son semblable, partage avec lui sa précarité, sa faiblesse, mais aussi la grandeur qui a été déposée en lui à sa naissance.
            « Le chant du cygne », cette expression née d’une légende antique selon laquelle le cygne, connu pour son chant discordant, dirait adieu à la vie en émettant le son inédit le plus touchant et le plus merveilleux qu’il n’ait jamais effectué, ne nous donne-t-il pas à croire, que nous aussi, nous sommes capables de pareil chant particulièrement mélodieux, avant de nous éteindre? 
           
           

lundi 25 juillet 2011

Le cheval de Troie


    


Tout cela avait commencé comme une blague, un bon tour à jouer à Thomas, un employé modèle que ses confrères de bureau du service de la comptabilité trouvaient un peu trop réservé dans sa conduite, face aux libertés que ces derniers s’octroyaient discrètement sur leurs ordinateurs personnels, avec les sites pornos de l’Internet, lors de leurs pauses repas. Pourtant, ce que les collègues de travail de Thomas ignoraient, c’est que l’homme n’agissait pas ainsi pour des raisons de morale ou parce qu’il était particulièrement vertueux. Thomas éprouvait plutôt une faiblesse compulsive pour toutes les formes de représentations de l’obscénité. Une faiblesse dont il avait mis des années à dominer la pulsion, par seul contrôle de lui-même. Ainsi, à son domicile, par crainte de succomber à la tentation de se balader d’un site pornographique à l’autre sur l’Internet, il s’était interdit de posséder un ordinateur, privant du même coup sa famille de ce précieux outil de travail, de recherche et d’information.
Mais quelle était donc cette bonne farce que les compagnons de travail de Thomas lui avaient jouée, un beau midi, à l’heure de sa pause repas, pour souligner son anniversaire de naissance? Alors que Thomas ne se doutait de rien, entouré de toutes parts par ses amis et collègues qui se relayaient pour lui souhaiter une joyeuse fête- il venait d’avoir quarante ans-, un petit futé, au sein du groupe, s’emparait à son insu des commandes de son ordinateur de bureau. Passant vitement celui-ci en mode Internet, il filait tout droit sur un site porno préalablement choisi, puis hurlait à la ronde un tonitruant « bonne fête, Thomas! » À ces mots, comme par magie, apparaissait à l’écran une superbe créature aussi nue qu’à sa naissance qui était à chevaucher allégrement un jeune et vigoureux étalon issu des « haras » des maîtres du cinéma pornographique, avec les mots « happy birthday » peints bien en évidence sur sa croupe rebondie.
Rougissant brusquement jusqu’aux oreilles devant cette obscène « carte de bons vœux » qui avait déclenché un immense éclat de rire autour de lui, Thomas, le cerveau en feu et n’arrivant pas à détacher ses yeux de l’écran de son ordinateur, avait fini par remercier gauchement tout le monde autour de lui pour cette originale façon de souligner son anniversaire, et les choses en étaient restées là. Du moins, en apparence. Car dès le moment où il s’était retrouvé seul dans son bureau, il avait noté en hâte l’adresse du site en question et, le lendemain midi, à l’heure de sa pause repas, il y était retourné en douce pour se régaler des charmes généreux de sa « carte de bonne fête ».
Incapable dès lors de se ressaisir, Thomas prenait pour habitude, à compter de ce jour, et ce malgré une défense expresse de son employeur d’utiliser l’équipement informatique à des fins personnelles, de s’enfermer dans son bureau à l’heure de sa pause repas du midi, afin de se délecter de tout ce qu’il pouvait trouver comme obscénités en naviguant au milieu des sites pornos de la Toile. Ses vieux démons avaient retrouvé tous leurs droits dans son esprit. Et comme cette brève heure de repos ne suffisait bientôt plus à rassasier sa curiosité malsaine, quelques semaines plus tard il faisait l’acquisition d’un ordinateur portable, prétextant auprès des membres de sa famille une charge de travail grandissante. Heureusement, plaidait-il, grâce à la technologie informatique, il allait pouvoir s’acquitter de cette tâche à la maison.
Poursuivant sur sa pente glissante, Thomas en venait rapidement à passer ses temps libres enfermé dans le bureau de son domicile, cloué devant l’écran de son portable. Et là, le regard fixe, la bouche desséchée, les oreilles rouges, le cœur lui battant la chamade par moments tant son penchant effréné pour la luxure lui faisait rechercher toujours plus d’émotions fortes dans sa quête d’obscénités, progressivement il commençait à vouloir partager ses fantasmes sexuels avec d’autres internautes de sexe opposé. Désormais, il ne voulait plus rester seul dans son coin à rêvasser en voyeur solitaire devant ses coupables petits plaisirs. Il voulait trouver une compagne délurée qui aurait part en même temps que lui aux obscènes représentations de son vice caché, dans l’espoir bien avoué de susciter chez elle des réactions complices. En un mot, échanger avec une compagne de débauche susceptible de partager ses fantasmes sexuels les plus délirants.
Six mois plus tard, après une quête frénétique sur la Toile qui l’avait amené à découvrir enfin cette complice libidineuse tant recherchée, inconscient des dangers auxquels il s’exposait ce faisant, Thomas prenait rendez-vous en cachette avec sa correspondante. Prétextant auprès de sa femme devoir s’absenter pour le week-end en raison d’un congrès important, c’est ainsi qu’après deux bonnes heures de route d’un voyage éprouvant en raison de l’excitation de l’inconnu, il découvrait à son arrivée en « terre étrangère » celle qui se cachait derrière ses sulfureux échanges de courriels. Une libertine à la beauté du diable et à la crinière étalée sur le dos qui avait tout de la perfection d’une statue, mais aussi la froideur. Nue sous un collant de danseuse qui lui conférait l’air d’une bête précieuse et fantasque, Thomas était totalement subjugué par cette rousse au teint d’opaline et aux yeux mi-clos qui dissimulaient un regard d’ogresse, ne voyant rien d’autre que la ravageuse beauté de sa complice.
Plongé dans une ivresse sexuelle proche de l’aliénation, tout ce week-end Thomas n’avait quitté le lit de la ravageuse que pour mieux s’y replonger, expérimentant avec elle les profondeurs de ses fantasmes les plus osés, vivant l’épanchement de toutes ses ardeurs. Elle était l’Amour, il était le miroir! Et ô bonheur suprême, la passion de l’heureux homme était partagée en retour par sa complice. Pendue à son cou pour mieux l’emprisonner et le dévorer de baisers goulus, elle lui déclarait d’une voix languissante et avec un air de ravissement ineffable, que désormais elle ne vivrait plus que dans l’attente de le revoir, que sans sa présence à ses côtés, elle restait vide, béante, incomplète, informe. Sans le savoir, Thomas était désormais sur la pente de sa ruine.
En quelques mois de ce régime érotique torride, devenu l’ombre de lui-même tant au plan physique qu’au plan moral et appauvri de plusieurs milliers de dollars- pareille flamme ne pouvant demeurer allumée qu’avec une mèche confectionnée à partir de billets de banque sans cesse renouvelés- Thomas vivait des heures sombres à son foyer comme à son travail. Multipliant mensonge sur mensonge auprès de sa femme et de son employeur pour justifier ses absences de plus en plus fréquentes- sa coûteuse flamme lui rappelant sans cesse dans ses échanges de courriels brûlants à quel point « elle restait vide, béante, incomplète et informe » quand il n’était pas là pour partager sa couche-, Thomas avait même commencé à détourner des fonds des coffres de son employeur en trafiquant certaines données des livres comptables, afin de satisfaire son besoin inassouvissable d’argent.
Totalement inconscient que ce n’était qu’une question de temps dorénavant avant qu’il ne chute au plus profond du gouffre- d’époux fidèle et loyal qu’il était auparavant il était devenu un mari adultère, fourbe, menteur, hypocrite et voleur-, Thomas faisait la culbute définitive quelque temps après cela. Apprenant sa sulfureuse liaison entretenue à grands frais pour une bonne part avec les économies du couple, sa femme demandait le divorce. Une séparation qui lui coûtait sa maison et la plus grande partie du reste de ses avoirs, en raison de l’abondance de ses dettes à payer. Et cela, c’était sans compter les généreuses pensions alimentaires qu’il s’engageait à verser pour ses deux jeunes enfants, jusqu’à leur majorité.
Un malheur n’arrivant jamais seul, alors que Thomas était encore étendu au plancher, complètement knock-out, son employeur découvrait ses fraudes comptables. Mais comme son patron était du genre compréhensif, par égard pour la famille de Thomas, il passait un accord à l’amiable avec son employé, afin de lui éviter une dénonciation en justice. En échange, le fraudeur devait se départir de ses derniers biens pour rembourser les sommes d’argent détournées. Désormais le cercle de la roue était complété. Se retrouvant à la rue et sans emploi, Thomas ne pouvait pas chuter plus bas. Il pataugeait maintenant dans une misère et un dénuement semblables à ceux que Job avait connus dans la Bible.
Des mois plus tard, alors que le malheureux se questionnait sur la façon dont il en était arrivé à connaître pareille descente aux enfers, force lui était de reconnaître que tout cela avait commencé le jour où ses collègues de travail avaient fêté ses quarante ans. Sa sulfureuse « carte de bonne fête » avait été pour lui son cheval de Troie. Par elle, l’ennemi s’était introduit dans sa forteresse, puis l’avait lézardée jusqu’à sa chute!
« Lorsque l’esprit immonde sort de l’homme, il se met à parcourir les lieux arides en quête de repos et il n’en trouve point. Alors il se dit : Je vais retourner dans ma maison d’où je suis sorti. Il arrive et la trouve vide, bien propre, ornée. Alors il va prendre avec lui sept autres esprits plus mauvais que lui, et ils rentrent et ils y font leur demeure. Et l’état final de cet homme est pire que le premier. » (Matthieu Chap. 25. Vers. 43-45)

mercredi 20 juillet 2011

Un cauchemar affreux





Épouvantée, terrifiée au point d’être trempée de sueur, Marie se réveille en pleine nuit en poussant un cri horrifié. Elle vient d’être victime d’un cauchemar atroce, si effrayant que pendant un moment elle se demande sérieusement si elle n’a pas été transportée en rêve dans un autre monde. Car ce qu’elle vient de vivre est si épouvantable, qu’il est impossible que cela ait pu se produire ici-bas. Incapable de se rendormir tant elle est encore bouleversée par ce qu’elle vient de vivre, Marie se lève et se prépare un café, afin de forcer sa mémoire à lui restituer l’essentiel de son rêve, tant elle est sûre que ce cauchemar n’est pas sans signification pour elle.
            Se replongeant dans son rêve effrayant, c’est ainsi que Marie voit une vingtaine d’êtres sans visages, bardés d’armes, intercepter un joyeux cortège de parents et amis regroupés en convoi à bord d’une dizaine de véhicules et qui font escorte à un couple de mariés. Rapidement, les assaillants séparent les femmes, les hommes et les enfants, puis violent toutes les femmes, sous les regards horrifiés de leurs conjoints, parents et amis. Ivres de rage et de sang, les attaquants accrochent ensuite un poids autour du cou de chacun des quinze enfants participant à la noce, puis jettent leurs jeunes victimes dans le fleuve qui coule tout à côté. Poursuivant leur œuvre de mort, les immondes brutes violent la mariée sous les yeux de son époux, puis exécute ce dernier d’une balle dans la nuque, faisant de même avec tous les hommes qui assistaient au mariage. Quand, à la fin, rassasiés de leurs crimes odieux, les assassins décident de se retirer, il leur faut encore couper la poitrine de la mariée et la laisser se vider de son sang jusqu’à ce que mort s’en suive, pour être complètement assouvis.
C’était à ce moment précis que Marie s’était réveillée de son horrible cauchemar, alors que les ignobles créatures dont on ne voyait que la bouche haineuse étaient à se pourlécher, tels des fauves venant de se ruer à la curée et encore tout souillés du sang de leurs victimes. Comment son esprit avait-il pu être le siège de pareille horreur, Marie n’en savait rien, ignorant tout des causes possibles de ce rêve effrayant. D’autant plus qu’elle elle n’était pas une adepte des films d’épouvante.
Ce n’était qu’au matin, au lever du jour, que Marie avait commencé à comprendre ce que signifiait vraiment les paroles de Green, quand il écrivait: « Dans la nuit, l’homme s’efface, n’est plus que la conscience de son inconscient. » Comme son travail d’infirmière au service des urgences d’un hôpital régional exigeait d’elle d’interrompre ses activités et de rappliquer en toute hâte lors d’interventions médicales urgentes, Marie avait été rappelée au bloc opératoire en catastrophe la veille au midi, suite à un grave accident de la circulation, ce alors qu’elle était à prendre son repas à la cafétéria de l’hôpital. Et étant donné qu’elle avait pour habitude, tout en mangeant, de parcourir les dernières nouvelles du jour dans un grand quotidien du matin mis à la disposition du personnel, et que son attention avait été requise par un article de presse qui l’avait particulièrement remuée, elle avait demandé à un des employés de la restauration de lui mettre le journal de côté pour le lendemain, afin de pouvoir en compléter sa lecture.
Se remémorant tout à coup sa bouleversante lecture interrompue de la veille, Marie avait enfilé ses vêtements en toute hâte et filé tout droit à la cafétéria de l’hôpital, tant elle était anxieuse de récupérer sa précieuse copie du journal abandonné. La pauvre femme n’avait pas rêvé : son horrible rêve de la nuit précédente n’était pas une invention de son esprit endormi. L’effroyable tuerie qu’elle avait vécue en rêve relevait bien, hélas, de la triste réalité de notre monde déshumanisé. Sous la rubrique : « Condamnés à mort pour un massacre », le journal relatait une épouvantable tuerie qui s’était déroulée en Irak en 2006, au plus fort des violences confessionnelles. Le carnage avait coûté la vie à quelque soixante-dix invités d’un mariage entre un chiite et une sunnite. Les deux époux professaient la même religion, mais étaient de courants religieux différents, ce qui traditionnellement, en Irak, donne lieu à des points de désaccord et même à de l’hostilité entre les deux mouvements de pensée. Aucun témoin gênant n’avait été laissé derrière. Personne n’avait été épargné : les dépouilles de toutes les victimes avaient été jetées dans le Tigre!
Suite à une laborieuse enquête de police, vingt-cinq membres présumés d’une cellule d’Al-Quaïda avaient été arrêtés par les forces irakiennes. Et de ce nombre, quinze venaient d’être condamnés à mort pour ce massacre, cinq ans après les faits. Et ô surprise, les monstres avaient tous visage humain. Et même que l’un de leurs chefs était le dirigeant d’une organisation vouée à la reconnaissance des droits de l’homme. L’ONG en question avait pignon sur rue et était engagée dans la défense des droits des prisonniers..! N’était-ce pas la preuve, une fois de plus, que le mal absolu pouvait dissimuler ses crimes sous les plus beaux airs de vertu?
Encore toute bouleversée, Marie aurait voulu crier sa révolte au monde entier si elle en avait eu le pouvoir. Comment pouvait-on tolérer pareilles horreurs, se disait-elle, vivre au milieu de pareilles ténèbres de l’esprit, endurer jour après jour d’aussi atroces persécutions, sans devenir complètement enragé? Comment était-ce possible de garder sa foi dans l’homme, après de tels actes de barbarie? Comment pouvait-on continuer à vaquer tranquillement à ses occupations comme si rien de tout cela n’avait d’importance? À qui confier son désarroi, sans risquer une boutade du genre: « Du calme, Marie, détends-toi, ces gens-là ne vivent pas sur la même planète que nous! Leurs problèmes, on n’en a rien à foutre! Ici, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil! »
Alors qu’au cours de la journée Marie implorait le Ciel de l’aider à trouver une réponse positive à sa détresse, tant il lui semblait qu’en ce monde le non-sens prenait le pas sur le bon sens et la raison, elle avait pris conscience soudainement que le Christ avait été mis à mort suite à des accusations découlant de semblable obscurantisme religieux chez ses persécuteurs. Et pourtant, n’avait-il pas prêché jusqu’à la fin l’amour des ennemis, enseigné la nécessité de prier pour ceux qui nous persécutent?   
Et alors qu’elle en était encore à se questionner sur l’attitude à adopter face à de pareilles horreurs, incapable de croire que l’on puisse en venir à se plier à un tel commandement de l’amour pour ses bourreaux, Marie avait pris conscience tout à coup que son défunt père avait fait sienne cette prescription de prier pour ses ennemis, des années plus tôt. Alors jeune journaliste débutant à l’époque pour le compte d’un grand quotidien du soir, son paternel avait été l’objet de l’irascibilité d’un collègue de travail au caractère emporté qui lui avait empoisonné la vie pendant de nombreuses années. Ce jusqu’au jour, où en désespoir de cause, il lui était venu à l’esprit de chercher du réconfort du côté de l’Évangile, pour solutionner son problème.
Demandant au Ciel, dans une courte prière, d’aider son tourmenteur à trouver la paix de l’esprit, particulièrement les jours où ce dernier lui semblait encore plus irritable qu’à l’accoutumée, en quelques mois son père avait vu les difficultés de communication grandement s’atténuer entre lui et son difficile confrère. Non seulement l’irascibilité de ce dernier avait-elle cessé, mais elle avait même fait place à de l’amabilité. Si bien que les deux hommes en étaient venus à s’apprécier, au point même de partager des confidences et de prendre plaisir à deviser familièrement de choses et d’autres, lors de leurs pauses repas.
Comme Marie était convaincue qu’elle se devait de tout mettre en œuvre pour tenter de mettre fin à de pareilles horreurs, et cela malgré le fait que tout en elle clamait du non-sens de ses aspirations face à la démesure de la tâche à accomplir, elle s’employait à faire ce qu’elle avait fait de mieux depuis toujours, quand elle se voyait particulièrement démunie face à une situation éprouvante qui lui semblait sans issue : se tourner vers le Ciel pour implorer son aide.
Et alors qu’elle aurait cru la chose impensable à venir jusque là, Marie se mettait à prier pour tous ces monstres sans visages dont le cœur n’était plus que vide et obscurité à force de haine et d’exécration. Pour que la lumière en vienne à percer les ténèbres de leur nuit profonde. Son Dieu saurait bien écouter ses prières. L’avait-il déjà trompée? N’ayant aucune prétention sur sa petite personne, elle s’abandonnait donc avec confiance. L’important pour elle, c’était qu’un de ces bourreaux sans visages en vienne peut-être à épargner sa victime au dernier instant dans le futur, pris de doute ou de remords devant la monstruosité de son geste, touché par quelque mystérieuse grâce dont évidemment elle ne saurait jamais rien. Du moins pas en ce monde. Mais quelle importance cela avait-il? Une des choses que sa foi lui avait apprise, c’était que la prière formulée avec un cœur pur avait un pouvoir de persuasion certain sur le cœur de Dieu. Et son espérance n’était pas de sauver le monde, mais une vie si possible, une seule vie…
Et pourtant, le Talmud n’enseigne-t-il pas que « celui qui sauve une seule vie sauve le monde entier?»

samedi 16 juillet 2011

Le samouraï



        
Tout comme le samouraï, ce valeureux guerrier japonais de la société féodale nippone dont le sacrifice volontaire de lui-même au profit de la cause qu’il embrassait a inspiré tant d’actes d’abnégation aux hommes de ce monde, il était lui aussi un être d’exception, tout de désintéressement et de dévouement qui avait choisi, à l’exemple du preux combattant du Soleil levant, de se mettre entièrement au service de son idéal, une cause qui, à ses yeux, lui apporterait une parfaite satisfaction du cœur et de l’esprit. Mais ce faisant, en choisissant de mener à bien pareille tâche courageuse, cet être de cœur s’engageait dans un véritable parcours du combattant. Car le maître qu’il avait choisi de servir requérait lui aussi de la part de ceux de ses sujets qui désiraient être de sa garde rapprochée, un totale fidélité dans l’exécution de leur travail, alliée à un abandon de tout intérêt personnel qui ne prendrait fin qu’avec la mort.
Et pour compliquer encore la tâche qui était échue à ce noble serviteur en faisant ce choix, ce dévouement requis ne consistait pas seulement à se mettre à l’entière disposition de ce maître bien-aimé, mais également à se rendre disponible pour tous ses sujets, et cela sans aucune forme de discrimination. Un service de tous les instants qui exigeait de la part de celui qui acceptait d’en relever le défi un oubli de soi et une générosité de cœur hors du commun. Du fait que nous vivons à une époque de confusion où toutes les valeurs de la société sont remises en cause, et où il est de bon ton de se convaincre pour nombre d’entre nous que la vérité n’est qu’un sophisme et la vertu qu’un nom, ce samouraï des temps modernes avait pris sur lui de faire abstraction de ses besoins propres pour mieux totalement se mettre à l’écoute de ses frères, veillant particulièrement sur les plus faibles d’entre eux, ceux que la vie avait semé en cours de route et qui ne savaient plus vers quel ciel se tourner pour y puiser quelque réconfort.
Telle était la voie du sacrifice et du renoncement qu’avait choisie ce vaillant disciple, des décennies plus tôt, en acceptant de marcher courageusement derrière la bannière de celui à qui il avait tout donné de sa vie. Mais ô combien riche de promesse de félicité en retour était ce choix de vie. Toutes ces années durant, cette âme d’apôtre s’était faite le porte-parole des volontés de son maître auprès de ses frères, leur rappelant sans cesse leurs obligations envers son auguste personne et envers leurs semblables. D’une constance de tous les instants auprès d’eux, les accompagnant aux jours de réjouissance comme aux jours de douleur, ce noble cœur les avait guidés, assistés, encadrés, réconfortés, écoutés, se souciant du moindre de leurs besoins, s’identifiant totalement à leurs joies comme à leur peines. Car par-dessus toute chose, il les aimait profondément.
Et alors que l’âge de la retraite avait sonné pour lui depuis quelques années déjà, il n’avait que faire de ce repos pourtant bien mérité, tant la tâche à accomplir se révélait exigeante. À l’évidence, il avait choisi de « mourir les bottes aux pieds », pour parapher Félix Leclerc. Car on ne se bousculait pas dans les bureaux d’embauche pour assurer la relève, sur la voie étroite que cet homme de cœur avait choisie d’emprunter. Et renoncer à sa tâche, ce valeureux serviteur n’y pensait même pas, incapable d’envisager de se prêter à pareil abandon. Il y avait si longtemps qu’il avait tout laissé derrière lui pour mener à bien cette cause de grandeur, qu’elle était devenue sa seule raison de vivre. Et à chaque jour que Dieu voudrait lui bien prêter vie dans le futur, il continuerait de l’assumer vaillamment, au meilleur de ses forces. Seule la mort mettrait un terme à son engagement sur l’honneur, car ce prêtre, à l’exemple du samouraï des batailles épiques du passé, mourrait au service de la cause qu’il avait embrassée!